Transcription
– Bonjour Stéphanie.
– Bonjour Isabelle.
– Nous nous connaissons depuis longtemps donc c’est pour ça qu’on va se tutoyer. Est-ce que tu peux te présenter en quelques mots pour celles et ceux qui ne te connaissent pas et nous parler de ton parcours et de ce qui t’a amené en fait à mettre en place les ateliers d’écriture créative ?
– Oui, alors je m’appelle Stéphanie Bara, je suis aujourd’hui animatrice d’ateliers d’écriture créative pour tout public, biographe et j’ai enseigné le français langue étrangère, le français aux étrangers pendant de nombreuses années. J’étais formatrice, conceptrice pédagogique. Et les ateliers d’écriture, c’est quelque chose que j’ai toujours pratiqué moi dans ma vie, dans mes loisirs, dans mes passions, je dirais dès la fin de mes études, et j’ai mis en place des ateliers dans mes tout premiers cours de français langue étrangère, sans poser la question de savoir si ça se faisait ou pas. Ça a été quelque chose d’un peu instinctif, un peu comme on peut proposer des jeux pour faire parler, des jeux pour réviser le vocabulaire ou je ne sais quoi, et chez moi, ça a été cet outil-là qui est venu assez spontanément pour la production écrite, ce n’était pas le seul bien sûr, mais faire écrire de manière ludique et amener parfois un peu de texte littéraire aussi dans les cours.
– Oui, ce qui manquait il y a quelques années, ça manquait un peu.
– Ce n’est pas un choix très conscient, méthodologique, etc. au démarrage, c’est un outil, comme aussi ces enseignants qui ont une pratique théâtrale et qui vont spontanément mettre en place des petits exercices dans leurs cours, comme ça faisait partie de moi, de ama vie et de mes passions, et de la littérature et de l’écriture, ça a fait partie de ma trousse à outils assez rapidement.
– Oui, c’est bien, ça montre que c’est… en fait, ça peut montrer que ce que l’on fait nous de manière personnelle, on peut l’intégrer ensuite dans nos pratiques pédagogiques et qu’il y a un lien entre les deux. Et qu’abolir les frontières c’est pas mal aussi de temps en temps, notamment pédagogiques. Et quelles sont tes sources d’inspiration pour concevoir ces ateliers-là ? En dehors de ta pratique personnelle instinctive.
– Alors les sources d’inspiration elles sont assez nombreuses en fait, il y a beaucoup de parallèles avec l’enseignement du FLE tout court, c’est-à-dire qu’on s’inspire de ce qu’on trouve à l’office du tourisme, dans la salle d’attente du docteur, à droite à gauche, tous les documents authentiques qu’on va récupérer, les films qu’on regarde, les livres qu’on lit, les magazines, et j’en passe. Et donc pour construire un atelier d’écriture, en fait, j’ai exactement les mêmes processus, donc c’est énormément appuyé sur mes lectures, mes lectures personnelles, des fois j’ai des lectures un peu ciblées si j’ai une demande avec un thème précis, mais donc mes lectures, mes visites d’exposition, musée, expos, photos, un paysage, un atelier auquel je participe, enfin la vie en gros, des festivals, je participe beaucoup à des festivals littéraires aussi. Et tout à un moment donné peut être une source en fait, une inspiration pour construire un atelier un slogan publicitaire une phrase récupérée dans la rue, une photo, c’est très très vaste.
– La vie quotidienne en fait c’est bien c’est intéressant. Ça montre aussi qu’il n’y a pas, de nouveau, pas de frontière entre l’écriture et la vie.
– Et qu’il ne faut pas grand-chose pour faire des belles choses. On n’a pas besoin de grand-chose, c’est un peu l’antidote à la panne d’inspiration et on manque d’idées.
– Tu nous as dit qu’au départ donc tu avais commencé par le FLE et par intégrer cette pratique d’écriture créative en FLE donc maintenant tu animes des ateliers pour des publics francophones. Comment tu adaptes tes méthodes d’animation entre publics francophones et publics non francophones, les besoins sont un peu différents, les manières de faire sont différentes aussi et les attentes également.
– Oui alors il y a à la fois beaucoup de points communs et pas mal d’écart dans le sens où l’atelier d’écriture pédagogique on va dire ou l’atelier d’écriture non pédagogique en fait et du coup surtout en ce qui me concerne pour des publics francophones actuellement effectivement. Alors c’est un public qui n’a pas d’objectif pédagogique, il n’a pas… donc moi je m’écarte, dans cette mouvance-là de l’atelier d’écriture, je m’écarte vraiment de tout ce qui est lié à l’apprentissage. Donc déjà, dans mon vocabulaire il y a pas mal de décalage, dans le sens où je ne vais pas parler d’exercice, mais de propositions d’écriture. On n’a pas d’attente de résultats, je lance une proposition d’écriture, chacun se l’approprie à sa manière, donc il y a pas de mauvais texte, il n’y a pas d’évaluation, il n’y a pas de possibilités de se tromper, de faire des erreurs, une des grandes différences techniques est dans le vocabulaire qu’on emploie. Il y a aussi, comment dire, la notion, par exemple, de grammaire ou de correction linguistique, d’orthographe, etc. n’a pas cours dans cette dimension-là de l’atelier d’écriture, puisque l’objectif principal c’est de passer un bon moment à écrire, c’est de débloquer l’écriture, c’est de libérer les gens de leurs peurs et de leurs blocages par rapport à l’écriture, de faire en sorte qu’ils puissent écrire, que ça marche, donc on s’appesantit pas sur tout ce qui est orthographe et grammaire, c’est vraiment accessible à tout le monde. C’est quelque chose qui peut venir après si il y a une demande, mais c’est pas un objectif, donc ça fait partie du cadre que je pose au début de l’atelier.
– Ce qui peut permettre de soulager ou de rassurer aussi les participants.
– Exactement, donc ça aussi c’est une différence avec un public francophone, je vais poser un cadre qui est très différent du cadre d’un cours de FLE, je vais poser un cadre dans lequel on va parler de non-jugement, d’écoute des autres, alors ça a cours aussi dans le cours de FLE, mais c’est un peu différent, et j’ai pas besoin d’outiller les gens au niveau vocabulaire courant, enfin voilà il y a tout un tas de notions comme ça, mais je trouve que la principale différence pour moi, c’est les ressources littéraires que j’utilise. Autant dans l’atelier d’écriture en FLE, je vais me concentrer sur des auteurs francophones, je vais essayer d’aller piocher selon la zone géographique dont viennent les apprenants, je vais essayer d’aller piocher dans de la littérature du monde, écrite en français, ou peut-être pourquoi pas bilingue, qui les concerne un peu. Dans l’atelier avec des non francophones, des francophones, pardon, je vais m’y perdre, j’ai pas de frein littéraire, je vais piocher partout, dans mes propres lectures, dans tout en fait.
– Ton contexte est beaucoup plus vaste.
– Oui, il n’y a pas cette attente de, et ce besoin et ces objectifs-là, d’interculturel, de culturel, de… voilà donc ça c’est quand même des différences assez grandes.
– Oui, et pour toi aussi c’est probablement une plus grande liberté d’action finalement ?
– Oui, pour le plan, enfin en ce qui concerne mes lectures, oui, mais en même temps, je ne me sens pas privée de liberté dans un atelier FLE, parce que la contrainte crée de la liberté, voilà, c’est juste que les contraintes sont pas forcément les mêmes.
– Et en parlant de différences quand tu as des ateliers, alors public francophone, mais avec des participants de tous les âges, ou des participants qui sont dans des environnements un peu particuliers, comment tu stimules leur imagination, leur créativité, parce que ça c’est pas inné non plus, il faut que ça sorte en fait.
– Oui, alors contrairement à ce qu’on pense, tout le monde est créatif, tant qu’on est vivant, on est créatif, mais selon nos profils, nos vies, nos goûts, etc., on mobilise plus ou moins notre créativité et beaucoup de gens se disent pas créatifs. Je peux rencontrer des groupes effectivement assez hétérogènes dans le sens où il peut y avoir des âges très différents, et aussi des personnes qui ont fait très peu d’études, qui peuvent se sentir mal à l’aise par rapport à la langue française même si c’est la leur, ou des personnes qui ont très grande culture littéraire, et tout ce monde peut se retrouver dans le même atelier sans que ça pose de difficultés. Et encore une fois le cadre au départ, qui est vraiment important. Donc c’est vrai que je suis assez bavarde dans les premières minutes d’un atelier d’écriture, parce que je balise un peu tout ça, tout ce qui va permettre de s’autoriser. Dans un atelier d’écriture, il n’y a pas de mauvais texte, il n’y a pas d’évaluation, tout ce que je disais précédemment. On va tantôt écrire et puis lire et donc voilà ce temps d’écoute c’est un temps d’accueil avec plaisir de tous les textes qui seront nés de la même proposition d’écriture, de la même consigne. Je vais rappeler aussi qu’on a le droit de mentir, parce que c’est littéraire en fait, c’est le fait d’aller chercher du vrai et du faux, ça permet d’inventer, d’écrire de la fiction, et puis il y a des écrivains qui l’ont très bien expliqué, on a le droit de détourner la consigne. On n’est pas prisonnier, on n’est pas dans le cadre d’un apprentissage scolaire, on doit respecter la consigne etc. Donc je donne beaucoup d’autorisation au début. On parle souvent de transgression, mais il y a quelque chose un peu de cet ordre-là, et j’essaye aussi de ramener à la vie de tous les jours, aux mots de tous les jours, et toujours de montrer qu’avec pas grand-chose on peut créer, et qu’en fait on a déjà tout à disposition.
– Oui, il suffit de mobiliser et puis de lier les choses les unes aux autres.
– Donc j’essaye quand je suis face à un public, déjà quand je connais pas trop le groupe, je propose des consignes d’écriture, des propositions d’écriture très simples, en fait, qui s’appuient par exemple sur des listes. On fait des listes, des inventaires, parce que ça demande pas grand chose, c’est comme la liste des courses, mais on met autre chose dedans. Et donc je vais proposer des petites choses comme ça, qui vont permettre à chacun d’aller piocher tout simplement autour de lui, mais pourquoi pas aussi dans l’endroit où on se trouve, dans la pièce où on se trouve. On va récolter des mots et avec ça on pourra faire, on pourra écrire. Et voilà, le cadre et les consignes.
– Et quelle est la particularité, parce que tu interviens aussi en EHPAD, donc avec des personnes qui peuvent avoir des problèmes ou des handicaps selon leur âge et leur particularité, mais cognitifs, comment tu procèdes dans ces cas-là ? D’abord, est-ce que toutes ces personnes participent ou est-ce que ce sont des personnes âgées qui ne sont pas malades, on va dire tout simplement, qui viennent ?
– Pour les ateliers que j’anime actuellement, toutes les personnes s’inscrivent volontairement. C’est une structure de la ville en fait qui propose des animations pour les seniors, donc il y a tout un tas de propositions. Et donc elles viennent toutes vraiment de leur plein gré et certaines habitent dans l’EHPAD qui est juste en face de la salle et donc c’est chouette parce qu’elles peuvent du coup venir, même si elles ont des difficultés à se déplacer. Et ce qui change beaucoup là, avec je pense à un groupe en particulier, qui est très très attachant, est assez formidable en fait. Ce qui est particulier, c’est qu’on discute beaucoup, on papote beaucoup, et ça fait partie aussi de la vocation de l’atelier de mettre les gens en lien, aussi par l’écriture et par l’imaginaire, c’est aussi ce qui construit le cadre qui fait qu’on a confiance, donc ça c’est hyper important. Il y a vraiment, si ces personnes ne me font pas confiance et si elles se font pas confiance entre elles, on va pas pouvoir écrire. Donc il y a ce côté, on discute énormément, on discute de tout et de rien mais aussi à partir des consignes que je propose, des propositions d’écriture que j’amène. Le dernier atelier était autour des odeurs, c’est un sujet qui fait parler énormément, donc on a écrit aussi, on a inventé des odeurs et ça a amené des souvenirs, ça a amené…
– Oui, de toute façon la mémoire olfactive est quelque chose qui reste ancré toute la vie en fait.
– Et qui demande à être stimulé, en fait, des fois, alors là j’avais pas apporté beaucoup d’éléments olfactifs, c’était vraiment dans la discussion, je suis pas venue avec des parfums ou des choses comme ça, mais voilà, il y a cette dimension vraiment d’échange et de thèmes qui vont aider à stimuler et encore une fois, je propose toujours des consignes, des propositions d’écriture qui vont être ancrées dans le quotidien et je ramène toujours des personnes au fait qu’elles ont déjà tout sous la main. Donc les techniques changent pas énormément, ce qui va changer peut-être c’est la durée de l’atelier et puis la manière dont il se déroule.
– Oui, donc en fait c’est dans l’animation, au moment même que ça va évoluer, ce qui demande une grande adaptation finalement au public ?
– Ça demande, mais là aussi ça ressemble beaucoup à un cours de FLE pour moi en tout cas, ça demande très très rapidement de pas avoir en tête un groupe idéal, un déroulé idéal qui doit se passer de A à Z de telle manière. Ça demande vraiment d’être à l’écoute des personnes qu’on est en face de soi, de se mettre en lien aussi, de faire partie du groupe pour vivre ce moment convivial, créatif, ça demande vraiment cette intégration, je ne suis pas en dehors du groupe, dans l’atelier d’écriture en tout cas.
– Et ça favorise aussi, finalement ce n’est pas que l’écriture parce que ça favorise aussi l’interaction et le partage, comme tu parlais d’écoute entre des participants qui peut être ne se seraient jamais rencontrés auparavant parce que pas le même milieu socio-professionnel, pas le même âge, pas les mêmes objectifs, pas les mêmes intérêts non plus.
– Oui tout à fait, les gens se rendront d’une manière qui est complètement inhabituelle, parce que pour la plupart, je ne sais pas ce que font ces personnes ou ce qu’elles ont fait dans la vie. Des fois quand on se connait depuis un moment, on finit par le savoir un petit peu, mais ça ne fait pas partie des choses qu’on fait en fait, on échange nos prénoms et éventuellement nos lieux de vie, il y a des petites choses qui filtrent comme ça, mais ce n’est pas un objectif de se présenter en long, en large et en travers, de dire qui on est et ce qu’on fait dans la vie. Donc on se connaît par l’intermédiaire des textes qu’on écrit.
– Oui ce qui est bien, c’est une autre manière, j’allais dire de s’apprendre, mais oui c’est ça, de se rapprocher.
– C’est à la fois très intime, parce qu’écrire c’est quand même quelque chose d’assez intime, mine rien, et très impersonnel parce qu’on ne va pas aller fouiller dans le parcours des gens. Et c’est vraiment une manière de se connaître qui est très rigolote, très étonnante. On sait plein de choses les uns sur les autres, mais pas des choses habituelles.
– Et quelle est la moyenne d’âge dans tes ateliers ? Est-ce qu’il y a beaucoup de rencontres intergénérationnelles ?
– Dans les ateliers seniors, on commence à 60 ans, et puis jusqu’à point d’âge. Et dans d’autres ateliers, les plus jeunes qui sont venus, qui ont participé avaient 12-13 ans, ils ne sont pas en supériorité numérique. En général, il y a un ou deux jeunes qui viennent de temps en temps, alors que les autres personnes sont soit des actifs, soit des personnes retraitées. Et vraiment, ça c’est mon contexte préféré. Quand tous les âges se mélangent, que parfois les tout jeunes ont une énergie pas possible, pas beaucoup de freins, et aussi des certitudes sur l’écriture. Sur comment ils aiment écrire, comment ça se passe pour eux. Et donc ça vient mettre un grand coup de frais, un grand coup de vent pour les autres. Et en même temps, pour les jeunes, c’est une manière d’être reconnus dans leur créativité que d’être un peu sous le regard admiratif et impressionné des plus âgés qui se disent « oh la la, mais à son âge, c’est incroyable ». Donc il y a vraiment des trucs réciproques qui se passent.
– Oui c’est bien ça. Et c’est ce que je trouve intéressant, c’est que ces jeunes viennent volontairement, et à cet âge-là, c’est pas forcément évident.
– Oui. Il y a beaucoup de très jeunes qui sont désireux d’écrire, qui écrivent beaucoup et qui demandent à être soutenus, à être stimulés dans ce désir-là, dans cette passion-là.
– Et qui les changent du contexte scolaire de la rédaction, ou de la dissertation très rigide.
– Oui, oui. Puisqu’on n’a pas d’évaluation, puisqu’on a le droit de détourner la consigne, de désobéir à la consigne pour les besoins de la créativité.
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Crédits
Musique : Music by Zakhar Valaha from Pixabay
Transcription : Vibe !
Enregistrement et traitement de l’audio : Audacity

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