Transcription
Bonjour Isabelle. Puis merci pour l’invitation à participer à ce podcast. Donc, en deux mots, je suis maintenant professeur en sciences du langage et didactique des langues, surtout à l’Université de la Réunion. Mais au départ, je suis enseignant de langue. J’ai été enseignant pendant plus de 25 ans, en fait, puisque j’ai une formation de germaniste, de prof d’allemand. J’ai pas enseigné très longtemps l’allemand en France, mais ensuite, je suis passé en Allemagne et puis en Autriche, où j’ai beaucoup enseigné le français langue étrangère, avec des publics très différents depuis des enfants en primaire jusqu’à des adultes. Beaucoup aussi à l’université puisque j’ai travaillé pendant 20 ans à l’université de…Non, pas de la Réunion, à l’université de Salzbourg, justement, où nous avions eu l’occasion de nous rencontrer à l’époque et puis, de fil en aiguille, je suis passé d’enseignant de FLE à didacticien par passion, je dirais. Il y a une collègue qui m’a fait découvrir et puis ça m’a intéressé, ça m’a passionné, j’ai fait une thèse et finalement, je suis devenu enseignant en didactique et formateur d’enseignant.
Donc oui, tu voulais savoir comment le numérique ? le numérique, je suis un petit peu tombé dedans ou on m’a poussé dedans. Tout simplement, j’avais des cours à l’université de Salzbourg, des cours de FLE justement, et une des participantes qui avait le même âge que moi à l’époque, une trentaine d’années, connaissait quelqu’un au ministère de l’Éducation en Autriche. Et cette personne était responsable du lancement et de la mise en œuvre de l’école européenne virtuelle, de l’école virtuelle européenne. Et en fait, comme j’avais une page web sur le site de l’université où j’avais une page pour me présenter et puis deux ou trois exercices faits avec Hot Potatoes à l’époque, elle s’est dit que pourquoi pas ? Donc j’ai rencontré cette personne du ministère après lui avoir dit que je voyais pas pourquoi moi. Et il m’a dit « mais vous avez un site et vous avez quelques exercices ». Je lui ai dit oui « mais je suis vraiment pas spécialiste ». Il m’a dit « bah oui mais c’est beaucoup plus que la majorité des personnes. » Et donc voilà, on m’a poussé dedans. Je me suis dit « bah pourquoi pas ». Et puis de fil en aiguille, j’ai monté des projets et je suis resté dans le numérique.
Comme tu disais, tu as ou participé à plusieurs projets. Moi, j’ai retenu les derniers, je suis pas certaine que ce soit dans l’ordre en plus, Linguanum, Babelweb, auquel j’ai participé aussi. Il y a eu E-langues, entre autres. Est ce que tu peux, tu pourrais nous expliquer en quoi ces projets se distinguent, quelle est leur particularité au pluriel et quels ont été éventuellement leurs impacts aussi sur les pratiques enseignantes en FLE, ou en langue étrangère.
En fait, les quatre projets ont quelque chose en commun. Ils ont en commun l’idée de proposer aux apprenants de participer à des activités pour de vrai en ligne. C’est à dire que Babelweb, on avait créé des forums en essayant de faire en sorte que ces forums ne soient pas didactiques et donnent l’impression d’être des forums comme il y en a d’autres sur le marché, en quelque sorte. Ça n’a pas vraiment toujours très accroché parce que après il faut les faire connaître et c’est pas facile. Donc après, avec les projets Linguanum, E-langues et puis le dernier E-langues citoyens, on a développé ce qu’on a appelé des tâches ancrées dans la vie réelle. C’est à dire en fait très concrètement des fiches de tâches où on propose aux apprenants de participer à des sites ouverts qui existent déjà sur le net. Par exemple, on leur propose, par exemple, de travailler sur Wikivoyage, qui est un site qui est un guide touristique participatif en ligne. Donc, on va leur proposer de présenter quelque chose de leur ville. Ne serait-ce même qu’un bar, un restaurant qu’ils recommanderaient à des touristes qui viendraient chez eux. Donc, en fait, c’est le point commun de ces projets, c’est de proposer aux apprenants de participer pour de vrai, de faire quelque chose sur Internet pour un public qui est potentiellement intéressé par ce qu’ils vont produire. Et donc, de développer des compétences à la fois langagières et à la fois numériques, puisqu’en fait, ça demande aussi d’être ce qu’on appelle parfois un citoyen numérique. Donc, d’être conscient aussi des risques, d’être conscient de comment fonctionne un site, quelle information donner quand on s’inscrit, ne pas donner, comment s’inscrire, etc. C’est une question liée à la citoyenneté numérique. Donc, on travaille avec tout ça.
L’impact, c’est toujours difficile à mesurer, mais je suis toujours assez positivement surpris lorsque je vais à des colloques ou des congrès de profs de collègues qui m’ont dit « Je travaille avec des tâches ancrées dans la vie réelle avec mes élèves ». Donc, ça fait toujours plaisir. Ce qu’on sait, c’est que les enseignants, on a fait évaluer des tâches à des enseignants dans le cadre du projet Linguanum et on a testé les tâches avec des apprenants aussi dans le cadre de ce projet puis dans d’autres cadres. Et en fait, les retours sont très positifs sur les points qu’on attendait, c’est-à-dire sur le fait que les personnes ressentent vraiment que c’est quelque chose d’utile, de réel, de concret et que c’est motivant.
Donc, il y a certains autres aspects sur la citoyenneté numérique. On voit qu’en fait là, les gens ne se rendent pas compte, que c’est pas ce qui intéresse primordialement. Mais sur le côté, c’est motivant parce que c’est pour de vrai, parce que ça s’adresse à un public réel. Ça, on voit que ça marche et que c’est perçu autant par les enseignants que par les apprenants.
Et tu sais, à peu près, vous avez eu des retours de pays ?
Je ne saurais pas te dire exactement. Je sais que au niveau des apprenants, c’est surtout en France, à la Réunion puis en France, qu’on a fait les tests. Pour les enseignants, ça vient de pays vraiment très divers. Du fait aussi que je fais pas mal de formation un peu partout. On rencontre parfois sur des congrès de profs, des gens du Brésil. Je sais qu’au Brésil, il y en a quelques-uns qui travaillent avec les tâches ancrées dans la vie réelle. Je sais que c’est en Argentine aussi, en Autriche évidemment. C’est de là que je viens au départ, etc. Donc on sait que ça, oui, ça bouge, pas autant que personnellement on aimerait, mais on voit que ça, les graines germent.
Et est-ce que tu vois, depuis les premiers projets sur cette intégration du numérique, est-ce que tu vois qu’il y a eu des évolutions dans les pratiques des enseignants ? Ou est-ce que ça reste un peu toujours la même chose ?
Par exemple, dans les pratiques des enseignants, c’est pas toujours facile à voir. Mais en ce moment, je travaille avec des collègues sur des petits projets qui ont été menés par les enseignants avec l’IA. Donc des fiches qui ont été publiées sur des sites académiques notamment, Edubase, ou des choses de ce genre-là. Donc ça permet un peu de voir ce que font les enseignants. Alors parfois, oui, on a l’impression que les outils changent, mais que ce qu’on propose aux élèves, aux apprenants, ça ne change pas toujours énormément. C’est-à-dire qu’on se dit oui, il y a des petites évolutions, il y a des pépites à l’intérieur, il y a vraiment des pépites des projets où on se dit, là, la potentialité est utilisée. Il y a en plus une dimension critique sur l’utilisation du numérique qui est intégrée. Mais dans d’autres, finalement, on se dit, oui, après tout, ce qu’on faisait déjà avec le numérique, c’est ce qu’on fait maintenant, c’est ce que certains font avec l’IA, avec certaines modifications, évidemment, par exemple. Ce qui est pas mal, on voit qui revient de façon récurrente, c’est demander à l’IA de corriger les devoirs des élèves. Mais l’impression que j’ai, c’est qu’il y a une sorte d’externalisation d’une activité sur ce qu’on faisait soi-même, on corrigeait, on demande à l’IA de le faire. Je vois une fiche, là, que je disais tout à l’heure. Et en fait, l’enseignant disait on peut reprendre tel quel les retours de l’IA. Alors qu’il me semble que justement ce qui serait intéressant, c’est de se demander à partir de ce que fait l’IA, comment est-ce que ça peut enrichir notre propre activité plutôt que de remplacer notre activité ? Donc, c’est pour ça. Je me dis, le changement didactique n’est pas toujours évident. Soit c’est l’IA qui fait à la place, mais qu’on lui demande de faire ce qu’on faisait avant. Ou bien on reprend des activités, on fait une partie sur l’IA. Mais il me semble qu’il y a encore, il y aurait un gros potentiel de changement, mais que ça n’avance pas toujours. Mais c’est normal. C’est pas du tout un jugement de valeur négative. En fait, l’évolution, elle est très lente. Je me rappelle avoir fait quand j’avais une trentaine d’années, je crois un stage de formation, c’était Jean-Marc Carré qui animait. Et Jean-Marc Carré avait commencé par dire, en gros, quand les didacticiens pensent quelque chose de nouveau, il faut à peu près 20 ans pour que ça arrive un petit peu dans les programmes. Il faut encore 20 ans pour que ça arrive un petit peu dans les pratiques.
Et on a bien vu avec la perspective actionnelle qui a mis 20 ans pour arriver dans les manuels.
Et qui n’est encore pas vraiment souvent mise en œuvre. D’ailleurs, on voit d’ailleurs pas mal de manuels qui reviennent à une perspective, plutôt une approche communicative. Donc l’approche par les tâches a du mal à se mettre en place très clairement.
Est-ce que c’est dû aux freins qui sont toujours les mêmes dans l’intégration du numérique ou de toute innovation pédagogique ? Est-ce que les freins sont toujours les mêmes qu’il y a 15, 15, 20 ans à peu près ? Ou est-ce qu’ils ont quand même un petit peu évolué ?
Je dirais qu’il y a des freins qui persistent. Le manque de formation, c’est quelque chose qui revient en permanence. Là, au-delà du numérique. On vient de faire une grosse enquête européenne avec 800 réponses de collègues d’un par tous sur le plurilinguisme. Puisqu’on parlait du CECRL, l’objectif c’est quand même de développer la compétence plurilingue. Là, c’est vrai, on voit aussi qu’il n’y a pas beaucoup de, que les pratiques n’ont pas beaucoup évolué, même si les apprenants ont des représentations très positives. Et parmi les freins, celui qui revient en permanence, c’est, on n’est pas suffisamment formé, on aimerait avoir plus de formation. Le frein aussi souvent, c’est que c’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup, les manuels ont finalement peu pris en compte l’utilisation du numérique. On propose des sites compagnons, mais ça reste fermé en quelque sorte et puis on transpose beaucoup, je crois que tu es bien placé pour en avoir fait l’expérience. On transpose beaucoup en fait ceux qui étaient sur du manuel vers du numérique. Et il y a un frein nouveau qui apparaît là sur l’IA, c’est vraiment un frein qui est récurrent, c’est le RGPD. Et les freins technologiques mis en place par les institutions notamment scolaires. C’est à dire qu’il y a des outils qu’on ne peut pas utiliser et puis des outils que seul l’enseignant va utiliser parce qu’il ne peut pas les faire utiliser par les élèves, parce que les élèves, d’après le RGPD, ne peuvent pas s’inscrire, ne peuvent pas les utiliser ou d’après les règles institutionnelles. Et donc là il y a un frein nouveau.
Oui, il y a un frein, l’interdiction des smartphones à l’école aussi, ça va être compliqué de faire une éducation, à l’utilisation des outils numériques et de l’IA sans outils.
Oui, interdire les portables, ça peut se comprendre pour certains aspects, mais c’est quand même un outil dont les apprenants se servent en permanence. Et si on dit qu’on l’interdit complètement, est-ce que finalement on se prive pas de nouvelles possibilités et de possibilités d’avancer ?
Et de nouvelles, une nouvelle posture aussi dans l’apprendre à apprendre, parce qu’on ne les aide pas dans le développement de l’autonomie, on ne l’a plus là.
Et je pense qu’avec l’IA, il va falloir repenser drastiquement tout ça quoi.
Et quels seraient les dispositifs d’accompagnement ou de formation qui pourraient être les plus efficaces, hormis la formation initiale, mais après pour les enseignants qui sont là ?
Ensuite c’est toujours un petit peu difficile parce que les formations sont ponctuelles. J’ai suivi aussi les formations quand j’étais enseignant de FLE. Les formations sont ponctuelles, c’est un moment où on a du temps, on est sorti de son cadre, et quand on revient dans son cadre et qu’on a, si je prends un enseignant de langue du secondaire en France, 18 heures de cours, voire avec des heures supplémentaires une vingtaine d’heures de cours, et bien tout à coup ça devient difficile de reprendre du recul et de mettre en œuvre ce qu’on a fait. Je vois que certains dispositifs se mettent en place avec des difficultés de communauté de pratique ou de communauté de praticiens, de partage. Mais ça a parfois du mal parce que les enseignants ne sont pas toujours prêts à partager, ils n’ont pas toujours le temps de formaliser pour partager. En fait, je ne suis pas sûr qu’il y ait des dispositifs qui soient toujours appropriés. Je pense que ce qui serait utile, c’est que les enseignants disposent de ressources facilement accessibles. Mais pour l’instant, la difficulté c’est que c’est un petit peu éclaté. C’est-à-dire qu’il y a des projets qui ont proposé quelque chose, un projet qui a proposé autre chose et les enseignants ne savent pas forcément où le trouver. Donc je pense qu’en plus de la formation initiale, de la formation continue telle qu’elle peut être proposée par les institutions, d’avoir une sorte de pool d’activités, de formations en ligne, ça pourrait être utile. Et puis les communautés justement sur lesquelles on peut échanger, je trouve que c’est quand même intéressant. Mais bon maintenant, on sait que aussi sur ce genre de communautés, les gens y vont plus pour chercher que pour déposer quelque chose. Voilà.
Il y a l’OIF qui a mis en place sa plateforme de formation, Parlons français, dans laquelle on peut retrouver des fiches pédagogiques, des fiches d’activité. Alors il y en a plusieurs qui ont été réalisés pendant mes formations puisque c’est le but de mes formations, c’est de produire des fiches à déposer. Tant qu’à être une formation, une vraie formation, mais autant aussi après partager les outils. Donc il y a cette plateforme là. Et puis il y a aussi la plateforme de IF Prof.
Oui voilà, il y a IF Prof et puis en France il y a EDUBASE aussi qui est un peu sur le même principe, avec justement des fiches, des descriptions de projet, des descriptions d’activité par des enseignants. Je crois qu’il y a aussi une plateforme qui est en train de se mettre en place pour l’intelligence artificielle, donc il se passe des choses. Mais c’est vrai que c’est pas toujours facile et ça demande un animateur. Ça demande quelqu’un qui anime, ou des animateurs la plupart du temps. C’est une très belle initiative, mais qui demande aussi un véritable accompagnement, qui demande un financement. Et le souci souvent c’est qu’il y a un financement au démarrage et puis après un certain temps le financement disparaît et donc c’est beaucoup plus difficile.
Si on parle prospective, avenir qui arrive toujours plus vite qu’on ne le pense, quelles pourraient être les prochaines grandes évolutions dans l’usage du numérique pour l’enseignement des langues, de manière utilisation pour toutes les compétences en fait.
Oui, à mon avis la grande évolution qui est déjà en train de se faire, la grande évolution c’est l’IA. C’est vers l’IA qu’on va aller de plus en plus maintenant. Et de voir comment est-ce que l’IA peut être intégrée à l’enseignement, l’apprentissage des langues. Pour moi il y a au moins trois volets à prendre en compte, ce serait intéressant de prendre en compte. Ce serait déjà de voir comment former les élèves à utiliser l’IA pour dépasser leur compétence langagière. Pour l’instant tous les descripteurs sont axés sur les compétences langagières. Mais on peut faire déjà maintenant beaucoup plus de choses avec l’IA, des choses qui dépassent largement notre compétence langagière. Donc je pense que ça c’est un des domaines sur lesquels on va avoir besoin de travailler. Et puis l’autre c’est comment utiliser l’IA dans l’apprentissage. Comment est-ce que l’IA peut contribuer à développer des compétences langagières ? Et je pense que si on ne va que sur l’un, à mon avis on risque d’aller dans l’impasse. Moi j’aime bien en formation montrer un extrait de « Les sous-doués passent le bac ». Je ne sais pas si tu connais la scène où ils sont en cours d’anglais, un petit peu distraits. Et la directrice arrive dans la salle et puis leur dit « alors l’anglais ce n’est pas une langue suffisamment importante pour que vous l’appreniez ? ». Et là il y a un des élèves qui a une petite machine devant lui qui dit « mais Madame pourquoi est-ce que je me casserai le… à apprendre l’anglais ? Il y a des machines, il tape dans sa machine, on l’entend, enchanté de faire votre connaissance. » Et la machine dit, « nice to meet you ». Et là l’élève dit « et en plus bientôt j’aurai besoin de taper. Il suffira que je lui parle. » « Et donc pourquoi est-ce que, répète-t-il, je me casserai le… à apprendre l’anglais ? » Donc si on reste sur la première partie, comment est-ce que l’intelligence artificielle va permettre de dépasser les compétences langagières ? On risque d’aller vers ça, de se dire, pourquoi apprendre les langues après tout ? Maintenant il y a des technologies qui permettent vraiment de s’en sortir, et pas si mal que ça, sans avoir appris les langues. Donc il y a ce deuxième volet, qui est donc voir comment l’intelligence artificielle peut aider les apprenants à développer des compétences langagières. Et puis le troisième qui me semble nécessaire, c’est de travailler sur une conscience critique, ou une utilisation critique et éthique de l’IA. C’est-à-dire de se demander aussi, d’avoir une réflexion avec les élèves, par exemple, sur si je demande à l’IA de faire pour moi, qu’est-ce que ça fait sur moi, quel effet ça a sur moi, est-ce que ça m’incite à apprendre, est-ce que je laisse une machine parler à ma place, dans quel type de relation je peux vraiment faire ça, dans quel type ça marchera pas. Je n’ai pas envie de le faire aussi. Quel impact ça a sur la langue en général, donc d’avoir cette réflexion critique sur les usages.
Et sur les conséquences dans les actions au quotidien aussi.
Oui, parce qu’en fait utiliser une intelligence artificielle pour envoyer un petit mot à quelqu’un, je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure solution. Pour l’instant, quand on a l’habitude, on reconnaît l’écriture d’une intelligence artificielle. Et même les apprenants se rendent compte, dans une des fiches justement sur lesquelles on travaille en ce moment. L’enseignant fait comparer une production par l’IA à la production faite par l’élève. Et l’élève se dit « mais je ne peux pas reprendre, l’IA propose des choses, ça ne correspond pas à ma façon de parler, ça ne correspond pas à mon état langagier en ce moment ». Donc ils se rendent compte. J’entendais une collègue qui en colloque présentait il y a deux ans, trois ans, je crois deux ans, une expérience justement où elle avait fait écrire à des élèves dans une grande école, une lettre au directeur de l’école en anglais. L’anglais est souvent une langue de communication dans les grandes écoles maintenant. Dans celle-là, en tout cas, c’était une langue de communication. Pour proposer des actions de développement durable dans l’établissement. Et une fois qu’elle leur a fait écrire, elle leur a dit « bah maintenant je vais demander à la CHAT GPT d’écrire la lettre ». Et en fait les étudiants se sont rendu compte que leur lettre était nettement meilleure parce qu’ils connaissent le contexte, ils connaissent la personne à laquelle ils s’adressent, ils peuvent y mettre beaucoup plus d’eux-mêmes. Par contre, ils ont repris de CHAT GPT des expressions, des articulations, etc. Donc ils se rendent compte. Ça permet de se rendre compte de ce qui est pour l’instant encore l’avantage de l’humain.
Et le risque de l’IA, c’est cette normalisation des pensées, normalisation du contenu, normalisation de la langue aussi qui est utilisée.
Voilà, c’est ce que disent pas mal de spécialistes, c’est qu’on va vers une sorte de norme. L’intelligence artificielle est créée pour ressembler, enfin pour le produit, la position de l’intelligence artificielle, pour ressembler à une sorte d’idéal de natif, mais d’un natif évidemment éduqué, peut-être blanc de 50 ans, pour reprendre ce qu’on lit assez souvent. Donc c’est ça. Et puis les données sont souvent mono-culturelles, parce qu’on l’entraîne avec des données qui viennent du Nord essentiellement. Donc c’est aussi imposer des façons d’exprimer les choses qui sont dans une sorte de standardisation orientée nord.
Et est-ce qu’à ce moment-là, ce qu’on appelle un peu les « humanités numériques » devraient être davantage intégrées dans les formations des enseignants, mais des enseignants de langue en particulier, parce que ça ouvre sur les cultures ?
Personnellement, j’en suis convaincu. C’est pour ça aussi qu’on avait fait ce projet au Centre européen pour les langues vivantes du Conseil de l’Europe sur le projet « E-langue citoyen », donc sur développer la citoyenneté numérique et en association avec le développement des compétences langagières. Et donc de voir qu’en fait, il ne s’agit plus en ce moment de simplement former des gens qui savent utiliser les langues en quelque sorte, mais des gens qui soient capables d’agir en tant que citoyens responsables, éthiques, critiques. Donc, moi, l’importance des « humanités numériques », j’y crois très fort. Maintenant, dans les retours des enseignants qu’on a eus par exemple sur les fiches préparées par Linguanum, on se rend compte que ce n’est pas forcément la préoccupation première. La préoccupation première, c’est évidemment de travailler sur des compétences langagières ou des communes de communication, mais si on…
La discipline qui prime et puis…
Voilà, mais je suis convaincu qu’on peut associer les deux. C’est-à-dire qu’en proposant certaines tâches, on va pouvoir travailler sur les deux, à la fois sur la notion de citoyenneté et à la fois sur les compétences langagières sans qu’on ait besoin de révolutionner l’enseignement des langues, mais d’apporter un petit quelque chose de nouveau. Je pense qu’en didactique, il faut aller petit pas à petit pas parce qu’on ne pourra pas révolutionner les choses, mais doucement avancer. Pas à pas de 20 ans en 20 ans.
On a un petit peu cette intégration de la citoyenneté avec les disciplines non linguistiques quand on a des cours, ce qui correspond à l’EMC, l’éducation morale et civique, et en français. On a un peu ça, mais ça reste encore très rare.
Et puis finalement, le côté citoyenneté reste dans l’enseignement de la discipline concernée. Je pense que les travaux en ce moment et comme les travaux notamment du Conseil de l’Europe, un site invite à ce que l’éducation à la citoyenneté numérique soit transversale, c’est-à-dire qu’elle soit partout. Le Conseil de l’Europe a aussi déclaré l’année 2025, l’année de la citoyenneté, l’éducation à la citoyenneté numérique. Et je pense qu’en tant que prof de langue, on est particulièrement concerné parce que dans l’usage du numérique, il y a quand même une dimension langagière très forte. Ne serait-ce que quand on voit, par exemple, les formations à l’écriture de prompts, il y a quand même une dimension langagière très importante. Même si ChatGpt comprend pas mal de choses, même si c’est assez imparfait. Mais dans l’utilisation du numérique, il y a quand même une dimension langagière très forte. Et dans la citoyenneté numérique, il y a une dimension langagière très forte. Sans compétences langagières, il n’y a pas citoyenneté.
On arrive à la fin de ce podcast. Pour terminer, il y a deux petites questions. La première, je vais faire ma curieuse. À quel projet tu participes actuellement ?
En ce moment, je coordonne un projet sur le plurilinguisme, donc rien à voir avec le numérique, sur l’éducation plurilingue. C’est le gros projet sur lequel je travaille. Et sinon, un petit projet de recherche, j’avais des collègues d’un petit peu partout en France, sur l’analyse d’activités proposées par des enseignants qui intègrent l’IA. C’est là-dessus que je suis en train de travailler en ce moment.
Le numérique reste présent finalement. Et ma dernière question, si tu devais donner un conseil aux enseignants qui souhaitent intégrer ou mieux intégrer le numérique dans leurs pratiques pédagogiques, lequel ce serait ? Qu’est-ce que tu pourrais leur dire ?
Allez voir le projet Linguanum, E-langue, E-langue citoyens. Au-delà, je pense que se former, pas forcément se former aux outils, mais se former à la didactique qui intègre l’outil. Et vraiment à se concentrer sur la didactique, sur les objectifs que l’on a dans l’enseignement-apprentissage. Et se demander à chaque fois qu’est-ce que le numérique, puisque c’est de ça qu’on parle, qu’est-ce que ça rapporte en plus ? Est-ce que ça a une valeur ajoutée au niveau des apprentissages ? Je pense que ça, c’est important. C’est vraiment la question à se poser à chaque fois, c’est quelle est la valeur ajoutée. Parce qu’on peut très bien faire un très bon cours de langue sans numérique.
Exactement. Quand on est en panne de tout.
Ce n’est pas obligatoire. Voilà.
Merci beaucoup, Christian.
Merci à toi aussi.
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Transcription : Vibe !
Enregistrement et traitement de l’audio : Audacity


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