Entretien avec Mirjana Radonic, Serbie
Transcription
Isabelle : Bonjour et bienvenue dans cet épisode des Voix du FLE. Ce mois-ci, j’accueille Mirjana Radonic depuis la Serbie. Et je ne vous en dis pas plus : vous le découvrirez par la suite. Mirjana, un grand merci d’avoir accepté mon invitation pour parler de ce grand projet.
Mirjana : Bonjour Isabelle, merci à toi, merci de l’invitation et de l’organisation de ce podcast. C’est un réel plaisir d’être là avec toi. Merci.
Isabelle : Je t’en prie, j’aime beaucoup ton projet. Est-ce que, pour commencer, tu pourrais te présenter en quelques mots ?
Mirjana : Bien sûr. Je suis professeure de FLE en Serbie. J’enseigne depuis 22 ans dans une école primaire. Chez nous, en Serbie, l’école primaire, c’est à partir de 11 ans : c’est plutôt le collège. Actuellement, je suis vice-présidente de l’Association des professeurs de français de Serbie et aussi vice-présidente de la CECO.
Isabelle : La Commission Europe Centrale et Orientale de la FPF.
Mirjana : J’ai été élue au congrès à Besançon.
Isabelle : Une grande responsabilité.
Mirjana : Oui, oui.
Isabelle : Pourquoi tu t’es engagée dans toutes ces associations, en fait ? Qu’est-ce qui t’a motivée ?
Mirjana : Ce qui m’a motivée, c’est de partager des idées avec mes collègues et de créer ensemble de petits projets, motivants pour nos élèves, qui mettent en valeur la richesse de la francophonie et de la langue française.
Isabelle : Est-ce qu’il y a beaucoup d’élèves qui apprennent le français en Serbie ?
Mirjana : Oui. Il y a beaucoup d’élèves qui apprennent le français comme deuxième langue étrangère. L’anglais est toujours la première langue étrangère.
Isabelle : Et combien d’heures par semaine ont-ils ?
Mirjana : Deux cours par semaine.
Isabelle : Et ce sont des cours de combien de minutes ?
Mirjana : Chez nous, le cours dure 45 minutes.
Isabelle : 45 minutes, d’accord. Oui, cela fait une heure et demie par semaine, en LV2.
Mirjana : Ce n’est pas assez.
Isabelle : Oui, ce n’est pas beaucoup, effectivement. Mais il faut faire avec. On n’a pas le choix. Alors, pour le mois de la Francophonie, tu as mis en place un très beau projet. Est-ce que tu peux nous le présenter, s’il te plaît ?
Mirjana : Oui. J’ai proposé un projet pédagogique et artistique. Je l’ai nommé « Tissons la Francophonie aux mille accents ». L’idée centrale était de créer, avec mes collègues et avec 17 classes, une robe collective.
Isabelle : 17 classes !
Mirjana : Oui, de Serbie. Chaque partie de la robe représente un pays francophone.
Isabelle : Oh, c’est chouette ! Comment t’est venue cette idée ?
Mirjana : L’imagination! C’est mon support pédagogique. J’ai déjà mené beaucoup de projets : « Touche pas ma planète », un projet écolo, puis « Dis non à la violence, dis oui à la tolérance ».
Mirjana : Après cela, je me suis demandé : qu’est-ce qu’on peut faire cette année ? Et voilà : la mode, c’est toujours inspirant.
Isabelle : Oui, c’est vrai. Le projet s’est déroulé en mars, mais est-ce qu’il est terminé maintenant ?
Mirjana : Oui, oui. Nous avions prévu un mois et nous avons commencé le 12 mars.
Isabelle : Oui, bien sûr. Avec deux cours par semaine, il faut aussi s’organiser en fonction de cela. Quelles ont été les grandes étapes de cette belle robe de la Francophonie ?
Mirjana : Il y a d’abord eu une phase de découverte et de sensibilisation, notamment autour de la mode dans les pays francophones. Je travaille avec une couturière : elle parle des styles, des tissus, des couleurs et de ce type de choses. De notre côté, avec mes collègues professeurs de FLE, nous présentons la francophonie, le lexique, les pays francophones et leur culture.
Isabelle : La géographie aussi, un peu.
Mirjana : Oui.
Isabelle : D’accord, très bien. Et les supports et les outils que tu as utilisés ? Du papier, j’imagine ? Des tissus ? Est-ce qu’il y a d’autres types de supports aussi ?
Mirjana : Par exemple, une collègue, secrétaire de notre association, Madame Voyka, a créé une chanson avec l’IA avec ses élèves. C’était vraiment super. Nous utilisons aussi la vidéo pour documenter notre travail.
Isabelle : Est-ce que cela a été difficile de convaincre les 17 enseignants de participer ?
Mirjana : Non. Mes collègues ont accepté tout de suite, parce que nous avons déjà mené beaucoup de projets ensemble.
Isabelle : Oui, ils sont habitués !
Mirjana : Nous nous connaissons très bien. Nous travaillons ensemble depuis dix ans.
Isabelle : Et les élèves, comment ont-ils réagi ?
Mirjana : Ils sont tous vraiment passionnés par les projets. Ils sont même devenus de vrais couturiers.
Isabelle : Même les garçons ?
Mirjana : Oui, même les garçons. Cela m’étonne un peu, parce que l’on réserve souvent ce type d’activité aux filles. Mais les garçons sont vraiment géniaux.
Isabelle : Super. Parmi les publics qui ont participé, s’agissait-il surtout d’élèves de l’enseignement général ? Ou y avait-il aussi des élèves de l’enseignement technique ou professionnel ?
Mirjana : Au mois d’avril, nous aurons aussi des séances avec la classe bilingue, la couturière, mes collègues et moi. Ce sont les participants. Il s’agit de 17 écoles en réseau. En Serbie, nous travaillons sur le projet avec le CREFECO, pour le français précoce. J’ai coordonné ce projet, et pour moi, c’est plus facile de travailler avec ces écoles.
Isabelle : Pour rappel, le CREFECO est la branche de l’OIF, l’Organisation internationale de la Francophonie, qui promeut la francophonie et la formation des enseignants pour l’enseignement du français en Europe centrale et orientale. Il organise aussi des formations et lance des projets.
Isabelle : Parmi les élèves, y en avait-il certains qui étaient habituellement un peu moins motivés par le français et qui, grâce à ce projet, ont découvert une plus grande curiosité pour l’apprentissage de la langue ?
Mirjana : Oui, je l’ai remarqué. Il y a beaucoup d’élèves qui aiment dessiner, écrire des poèmes en serbe ou en anglais, ou encore chanter. J’ai aussi introduit des chansons francophones pendant les séquences et les ateliers.
Isabelle : Oui. En fait, à partir du moment où l’on utilise ce qu’ils aiment, on ouvre leur curiosité. C’est comme un transfert de ce qu’ils savent faire dans leur langue vers le français, et cela fonctionne. Les projets, c’est bien pour apprendre ! Et puisqu’on parle d’apprentissage, quelles compétences les élèves ont-ils surtout mobilisées ? L’oral, l’écrit… ?
Mirjana : Oui, surtout les compétences langagières, à l’oral et à l’écrit, mais aussi les compétences culturelles et interculturelles. C’est une ouverture sur le monde francophone et sur les autres.
Isabelle : Et la créativité ?
Mirjana : Oui, bien sûr, la créativité aussi.
Isabelle : Est-ce qu’il y a eu du numérique ? Ont-ils utilisé des outils numériques ? Je pense toujours au numérique…
Mirjana : Oui, ils en ont utilisé, parce qu’ils devaient faire des recherches sur les pays francophones, les coutumes, les couleurs, la mode et ce type de sujets.
Isabelle : Oui, ce n’est pas un petit projet, c’est un grand projet. Et en termes d’organisation, le travail avec les élèves se passait-il pendant leur cours, ou en dehors de leur cours ?
Mirjana : En dehors de leur cours, parce que c’est un atelier qui dure une heure. En Serbie, le cours dure 45 minutes, et c’est un peu difficile d’organiser tout cela. Les difficultés sont toujours présentes et liées à beaucoup de choses : les moyens financiers, le transport, et ce type de contraintes. Mais j’avais bien prévu la logistique, et j’ai bien collaboré avec mes collègues.
Isabelle : Donc, en fait, tous les élèves sont venus en dehors de leurs cours pour participer à ce grand projet. Super ! C’est chouette.
Mirjana : Ils sont bien motivés.
Isabelle : Oui, je vois cela ! Quel a été, pour toi, le moment le plus marquant de ce projet ?
Mirjana : Pour moi, c’est le moment où j’ai vu la robe presque terminée. Il me semble que nos apprenants, les élèves aussi, sont vraiment enthousiastes, très positifs et optimistes. Ils regardent ce projet comme quelque chose de très inspirant. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais c’est quelque chose de magique.
Isabelle : D’autant plus que chaque classe a travaillé sur un petit morceau de la robe : les élèves n’ont jamais vu l’ensemble au fur et à mesure. Ils ont découvert la robe en entier, une fois terminée, avec toutes les productions de toutes les classes. Effectivement, cela devient magique pour eux.
Mirjana : Oui. Malheureusement, c’est un temps de sécheresse, de manque de motivation et d’enthousiasme. Il est donc très important de donner aux élèves la soif d’apprendre. Et j’ai remarqué cela.
Isabelle : Oui, bien sûr. Ils travaillent tous ensemble sur un projet commun, mais chacun a sa petite partie. Ils ne connaissent pas les parties des autres : il y a donc aussi la surprise de la découverte.
Mirjana : Et ce n’est pas un projet individuel. C’est un projet collectif. C’est important.
Isabelle : Oui, exactement. Qu’est-ce qui t’a le plus étonnée chez les élèves, dans leur engagement, dans leurs productions ou dans leurs réactions ?
Mirjana : Ce sont les garçons. Dans une classe à Belgrade, nous avons remarqué que les garçons étaient plus actifs, qu’ils participaient vraiment beaucoup. Comment expliquer ?
Isabelle : Plus actifs que les filles, ou plus actifs que d’habitude ? Plus engagés ?
Mirjana : Plus engagés, oui.
Isabelle : Ah, c’est marrant !
Mirjana : Oui, pour moi, c’est très étonnant.
Isabelle : Et quel âge avaient les enfants, les élèves ?
Mirjana : Ils avaient 12 ou 13 ans. C’était un groupe mixte, avec plusieurs classes et différents niveaux : des classes de 4e, 5e, 6e et 8e.
Isabelle : Oui, en plus, c’est un âge un peu difficile pour l’engagement dans les cours de langue.
Mirjana : Beaucoup d’élèves étaient intéressés pour participer. Mais quand on a 60 élèves, cela ne fonctionne pas : cela ne marche pas.
Isabelle : Oui, c’est chouette, c’est bien. Nous avons vu tout ce qui était positif, mais j’imagine qu’il y a quand même eu quelques difficultés qu’il a fallu contourner ou accepter. Quelles ont été les principales difficultés ?
Mirjana : L’organisation. Ce sont des écoles qui ne sont pas à Belgrade, où j’habite. J’ai voulu que beaucoup d’écoles participent, dans différents lieux de Serbie. Par exemple, nous sommes allés à Kragujevac, à 80 kilomètres de Belgrade, ou à Požarevac. Nous irons aussi à Pirot, qui est à 300 kilomètres de Belgrade.
Isabelle : Ah oui, cela fait beaucoup de déplacements.
Mirjana : La couturière qui m’aide et moi travaillons chaque jour. Après notre travail, nous allons dans les écoles. Je pense qu’il faudrait peut-être mieux prévoir le temps pour faire tout cela.
Isabelle : Oui, pour que ce soit peut-être un peu plus étalé.
Mirjana : Oui, il faut mieux planifier la logistique. Il y a beaucoup de difficultés liées au transport, par exemple : le bus peut être en retard. C’est ce que je dois apprendre.
Isabelle : Et si c’était à refaire, tu modifierais donc plutôt l’organisation et le temps. Si un enseignant voulait reproduire ton projet dans un autre pays, quel conseil lui donnerais-tu ?
Mirjana : Je lui conseillerais de bien planifier et de valoriser chaque étape. Peut-être aussi d’introduire l’évaluation, pour évaluer chaque étape du projet.
Isabelle : Pour savoir si, à chaque étape, les objectifs ont été atteints. Pour les élèves, c’est important aussi de savoir où ils en sont dans l’évolution du projet et à quelle étape ils se trouvent. Maintenant que la robe est presque terminée, que va-t-il se passer ensuite ?
Mirjana : On pourrait proposer de nouvelles créations collectives, peut-être autour des bijoux, pour accompagner la robe. L’idée est de continuer ce projet, parce qu’il est très intéressant. J’ai écrit deux modèles : c’est aussi un projet que je veux réaliser avec mes collègues de la CECO, à l’échelle de l’Europe. Par exemple, un pays pourrait travailler sur la robe, un autre sur les bijoux, et la Moldavie, par exemple, sur une chanson pour notre robe.
Isabelle : Tu pourrais aussi lancer un concours de vêtements de la Francophonie, puis organiser un défilé pour ceux qui ont des créations à présenter.
Mirjana : Ce serait intéressant. Les élèves, dans chaque école, ont aussi créé leurs petites collections pour le collège, pour les panneaux et les affiches dans la classe. J’ai proposé cela aux collègues, parce que je pense que c’est intéressant et très motivant pour valoriser leur travail.
Isabelle : Pour ceux qui sont curieux de voir la robe, il y aura des photos dans l’article lié au podcast. Je n’ai pas pu choisir parmi toutes les photos que tu m’as envoyées, donc je les mettrai toutes.
Mirjana : Mais nous n’avons pas encore terminé.
Isabelle : Tu me les enverras, et je rajouterai les photos pour que l’on puisse voir la robe complètement terminée sur le site. Merci beaucoup, Mirjana, pour ce magnifique projet. Je mettrai les photos et j’enrichirai l’article au fur et à mesure sur le site. C’est un magnifique projet. Donc, si certains ont envie de le reproduire, allez-y : lancez-vous !
Mirjana : Merci Isabelle, merci beaucoup à toi. Il est très important que les élèves réalisent tout ce qu’ils ont prévu, qu’ils comprennent mieux la diversité culturelle, qu’ils enrichissent leur vocabulaire et qu’ils aient une belle ouverture sur un autre monde : le monde francophone.
Isabelle : C’est sur ces derniers mots que je vous dis au revoir et à bientôt pour un nouvel épisode des Voix du FLE.
Mirjana : À très bientôt.
Isabelle : À bientôt.
Crédits
Musique : Music by Zakhar Valaha from Pixabay
Enregistrement : Audacity
Transcription : Vibe!, Copilot
Traitement de l’audio : Auphonics



















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